Les coups de cœur d’Élizabeth Vlieghe – Printemps-été 2019

Coups de cœur documentaires

40 défis pour protéger la planète, Sophie Frys, illustrations de Cynthia Thiery, Éditions Pera, 2019.

En matière d’écologie, de l’action, plutôt que des grands discours ! Ce petit ouvrage carré sous forme de cahier à spirales invite les enfants, dès l’âge de huit ans, à se lancer dans 40 activités regroupées en huit catégories (Désencombrer, Manger mieux sans gaspiller, Le grand nettoyage au naturel, Se mettre à jardiner, La mobilité : on s’bouge !, Bricoler écolo, En route vers le zéro déchet, Écolo à l’école). Très concret, chaque défi répond aux questions « Pourquoi et comment ? » suivies, si nécessaire, du « pas à pas » guidant le jeune auquel on indique parfois par un logo qu’il aura besoin d’aide. D’autres logos invitent à télécharger des outils sur le site de l’éditeur ou suggèrent des astuces. L’ensemble est clair, vivant, ludique, illustré avec simplicité et efficacité. Une jeune maison d’édition lilloise à encourager !

Coups de cœur actualité

Qui veut jouer au foot ?, Myriam Gallot, Mini Syros Roman, 2019.

Et si les inégalités filles/garçons commençaient dès la cour de récréation ? Margot est excédée par l’attitude des garçons qui occupent la plus grande partie de la cour afin de jouer au foot, cantonnant les filles à des espaces très restreints et à des « jeux de filles ». Après avoir essayé de parlementer avec Yacine qui ne veut rien savoir, elle et ses copines vont utiliser des méthodes coercitives pour obtenir gain de cause, jusqu’à ce que la maitresse les aide à trouver des solutions plus démocratiques. Un petit roman très facile à lire, faisant la guerre aux préjugés et aux stéréotypes : les filles peuvent aimer jouer au foot et certains garçons détester ça ; ceux-là peuvent préférer la corde à sauter ou les cartes Pokémon !

Dys sur 10, Delphine Pessin, PKJ, 2018.

« Dylan a un secret… il est dyslexique » : ce sous-titre annonce la couleur dès la première de couverture. Mais dans ce cas, comment peut-il nous raconter aussi bien toutes ces années de galère et de souffrance ? L’épilogue nous le dira : âgé à présent de dix-neuf ans, il est en terminale technologique et pratique le théâtre dans une troupe amateur. Il a saisi les mains tendues, a retrouvé confiance en lui et développé des stratégies de remédiation face à ses difficultés. Au lieu de se heurter aux obstacles, il les a contournés, sûr et certain à présent d’arriver quelque part. Ce roman rédigé à la première personne plonge le lecteur dans l’intimité de Dylan, facilitant une identification douloureuse. Le narrateur choisit de démarrer son récit alors qu’il a quatorze ans et commence très mal sa classe de quatrième ; c’est l’année de tous les dangers, celle durant laquelle son malêtre culminant, il accumule les bêtises car il n’a plus aucune estime de lui-même ; mais également celle où il prendra un nouveau départ grâce à l’opiniâtreté d’une jeune enseignante qui, derrière la façade du guignol, perçoit les qualités d’un jeune refusant toute aide depuis que son orthophoniste a déménagé. Au gré de chapitres dont le titre anticipe le contenu, Dylan analyse son handicap et ses réactions avec lucidité et humour. Il sait pouvoir compter sur ses deux amis, Pauline, garçon manqué, génie de la pâtisserie et Martin, le fort en thème ; il se lie même avec Sacha, porteur lui aussi de secrets douloureux, mais ce dernier, décidé à rendre coup pour coup, brise de ce fait une amitié naissante. C’est un roman touchant qui décortique bien le mécanisme de dévalorisation s’instaurant chez un enfant toujours en échec à l’école malgré son travail acharné et ses efforts. L’adolescence et ses tourments habituels exacerbent le sentiment de rejet : il faut rire pour éviter de pleurer, faire le clown pour cacher son désarroi, sortir la porte de ses gonds quand un professeur vous demande de la « prendre »… L’attitude rigide de son père, préférant croire que son fils est paresseux, voire malhonnête, accentue la spirale infernale de l’échec et le cercle vicieux du désespoir dans lesquels Dylan s’enferme. Heureusement, Madame Nas, sa professeure de français, insiste pour qu’il participe au club de théâtre : jouer une scène du Bourgeois Gentilhomme l’aidera à sortir de l’impasse.

Level up : Les geeks aussi ont droit à l’amour, Cathy Yardley, traduit de l’anglais (États-Unis) par Noémie Saint Gal, PKJ, 2019.

Je n’aurais sans doute pas pris la peine de présenter cette énième romance pour jeunes adultes, au titre très explicite, si la question de l’égalité professionnelle entre les sexes n’avait pas été aussi centrale dans l’intrigue qui, au passage, aborde sans fard la sexualité d’un point de vue féminin. Tessa Rodriguez travaille pour une entreprise de création de jeux vidéo au milieu d’une équipe de développeurs tous plus machistes les uns que les autres, même s’ils participent à des réunions sur le harcèlement sexuel ! Fan de séries et de jeux vidéo, elle est aussi compétente, voire davantage, que ses collègues masculins mais occupe un poste subalterne. Asociale et timorée, elle se calfeutre dans la chambre qu’elle occupe chez Adam, un collègue de travail dont elle est la colocataire. Jusqu’au jour où elle décide, afin de soutenir financièrement ses toutes nouvelles amies, de relever un défi : participer à un concours en créant un nouveau jeu vidéo. Malgré ses capacités, il lui faudra cependant demander de l’aide à Adam et à ses potes, obtenir de ces derniers qu’ils dépassent leurs préjugés et leur sexisme. Univers truffé de références à la culture geek, jeux et séries, romance entre Tessa et Adam dont l’issue ne laisse aucun doute : l’intérêt de ce roman réside donc plutôt, à mes yeux, dans l’énergie que Tessa déploie pour se faire reconnaitre dans un univers professionnel dominé par les hommes ; certes, elle évolue rapidement, passant d’une vie sociale et amoureuse inexistante à des amitiés féminines solides et à une relation passionnée avec Adam, mais surtout conquiert sa place au sein de l’entreprise et parmi ses collègues, grâce à beaucoup de détermination.

Sept jours pour survivre et Keep Hope, Nathalie Bernard, Frédéric Portalet, Éditions Thierry Magnier, 2017 et 2018.

Nita Rivière, jeune Amérindienne âgée de treize ans, disparait le jour de son anniversaire, alors qu’elle photographiait la ville de Montréal. C’est en enquêtant sur ce qui se révèlera rapidement être un enlèvement que Valérie Lavigne et Gautier Saint-James collaboreront pour la première fois. Le lecteur suit alternativement leurs efforts pour retrouver la jeune fille et ce qu’il advient de celle-ci, retenue prisonnière, dans une cabane perdue au milieu d’une forêt canadienne enneigée, par un homme bien décidé à la tuer après l’avoir violée. Ce très beau roman noir tient le lecteur en haleine ; Nita est une jeune fille courageuse dont l’instinct de survie se développe au fil des jours ; loin de renoncer face à l’adversité, elle puise en elle des ressources insoupçonnées, gardant face au prédateur un sens moral qui l’honore. De leur côté, les enquêteurs ne ménagent pas leur peine, luttant contre l’inertie de leur hiérarchie, motivés, entre autres, par les affres de leur histoire personnelle : disparition autrefois de son petit frère qu’elle devait surveiller pour Valérie qui vit son métier comme un sacerdoce, grave blessure qui a l’empêché de rester champion de biathlon pour Gautier.
Nous retrouvons les deux enquêteurs dans le deuxième roman car Valérie est tout à coup interpellée par le regard d’une adolescente. Elle est pourtant devenue serveuse après avoir craqué et décidé d’oublier son passé de détective. Sure d’avoir déjà croisé ces yeux, Valérie se replonge dans d’anciens dossiers de disparitions et recontacte Gautier, trop heureux de reprendre du service à ses côtés. De son côté, Hope, une adolescente de 14 ans qui a toujours suivi son père sans rechigner, commence à douter de lui, notamment depuis sa rencontre avec Louis qu’elle aimerait revoir et mieux connaitre ; or son père l’empêche de nouer tout contact durable avec qui que ce soit. Pourquoi changent-ils de domicile sans arrêt, pourquoi ne peut-elle consulter internet, posséder un téléphone, avoir une vie d’adolescente normale ? Comme dans le récit précédent, on suit les différents personnages tour à tour : Valérie, opiniâtre, bien décidée à faire le lien entre une fillette disparue et l’adolescente croisée à une station-service et Hope qui s’expose de plus en plus au danger au fur et à mesure qu’elle s’approche de la vérité en découvrant des bribes de son passé. Un roman aussi passionnant que le précédent.
Sans prétendre avoir voulu faire une œuvre engagée, l’auteure admet avoir été interpellée par un nombre alarmant d’enlèvements, viols et meurtres visant les jeunes Amérindiennes au Canada. Ces deux romans sont sans doute une manière pour elle de rendre hommage à ces femmes autochtones qui courent six fois plus le risque de mourir assassinées que les non autochtones.

Bodyguard, tome 6 : Le fugitif, Chris Bradford, traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, Casterman, 2019.

Annoncé comme le dernier tome de la série, ce « fugitif » ne décevra pas ses fans tant l’action et le suspense y sont omniprésents. Pour la première fois, Connor échoue dans sa mission, à savoir protéger Eduardo, fils d’un homme politique mexicain. Dévasté, il rentre au siège de son organisation pour constater avec horreur qu’elle a fait l’objet d’une attaque en règle : ses camarades ont été enlevés, les instructeurs sont morts ou ont disparu. Seul Amir, le petit génie de l’informatique, a réussi à se cacher. Contactés par le colonel Black, ils partent aussitôt pour Shanghaï où ils sont traqués dès leur arrivée par Equilibrium et Mr Grey, bien décidés à les éliminer. Les rebondissements s’enchainent et le lecteur ne respire pas plus que les protagonistes. J’ai particulièrement apprécié le rôle joué par les femmes dans cet opus : jeunes ou âgées, courageuses, déterminées et pugnaces, elles sauvent la mise aux héros plusieurs fois. Plus que jamais la solidarité est de mise, les personnalités différentes se complétant : Connor se laisse parfois aveugler par ses sentiments, amoureux ou amicaux, mais Amir garde la tête froide et déploie tous ses talents d’as du clavier. L’auteur ne résiste pas au plaisir d’un ultime rebondissement, histoire de nous faire frôler la crise cardiaque ! Bref, un dernier opus mené tambour battant, marquant une page qui se tourne dans la vie des protagonistes mais… qui sait ? Le MI6, qui a élaboré un projet baptisé « Guardian », a déjà recruté Amir : tous les espoirs sont donc permis ! Signalons que la troisième mission de Connor vient de paraitre en poche.

Tu seras mon arbre, Valentine Goby, illustrations de Frédéric Rébéna, Thierry Magnier, 2018.

Bien qu’il soit destiné aux plus âgés, je m’en voudrais de ne pas présenter ce petit ouvrage percutant, réécriture moderne du mythe de Daphné, condamnée à se transformer en arbre pour échapper aux assiduités d’Apollon. Cette autre Daphné, poursuivie depuis trois jours par un homme qui ne tient absolument pas compte de son refus, symbolise à elle seule toutes les femmes de l’univers tentant depuis la nuit des temps d’échapper à leurs agresseurs, sans autre recours que de renoncer à leur humanité. Haletant et poétique, ce court récit est rehaussé d’illustrations en noir et blanc qui en renforcent le propos militant : à lire d’un seul souffle, d’une seule traite.

Nouveautés en matière d’édition et de collections

Tip Tongue Journal, Syros, 2019.

La collection « Tip Tongue », créée en 2014, se proposait de publier des romans en français qui passaient petit à petit en anglais, en allemand ou en espagnol, à destination des lecteurs de 8 à 17 ans. Riche de 32 titres, elle a obtenu en 2015 le label européen des langues récompensant l’excellence en matière d’apprentissage innovant. Cette collection se diversifie à présent en accueillant des romans sous forme de carnets de voyage abondamment illustrés. Les personnages (déjà rencontrés dans les romans « Tip Tongue ») décrivent et dessinent leurs aventures, anglaises ou américaines, dans un journal de bord qu’ils rédigent progressivement et toujours davantage en anglais.
Quatre titres sont parus à ce jour : Moi, détective in London, Le journal de Jeanne, Stéphanie Benson et Claudine Aubrun. Illustrations de C. Aubrun (A1 introductif, 8-10 ans) ; Mon aventure in green, Le journal de Tom, Stéphanie Benson et Claudine Aubrun. Illustrations de C. Aubrun (A1 découverte, 10-12 ans) ; Nouvelle star in Hollywood, Alex’s journal, Stéphanie Benson. Illustrations de J. Maroni (A2 intermédiaire, 12-14 ans) et Love ? in New York, Callie’s journal, Stéphanie Benson. Illustrations de J. Maroni (B1 seuil, 14-16 ans). Ces petits ouvrages ludiques mettent en œuvre une méthode de mémorisation et de créativité qui plaira sans nul doute aux jeunes. Comme pour les romans, à chaque titre correspond une version intégrale audio gratuite téléchargeable via l’appli Syros Live ou sur le site ressources.

Nez à nez avec…, James Davis Nathan, 2019.

Format carré, 28 chapitres courts et 64 pages pour ces albums documentaires qui cherchent à aborder l’Antiquité de façon humoristique, pour les enfants à partir de 7 ans. Deux titres pour l’instant s’intéressent aux Égyptiens (fond jaune) et aux Romains (fond rouge que j’ai moins aimé car trop criard et moins lisible à mon gout), en attendant les Grecs qui ne sauraient tarder ! Pour découvrir tout ce que ces peuples ont inventé, comment ils vivaient au quotidien, avec des illustrations de style BD qui devraient séduire les enfants.

Les petits contes du père Castor, Anne Kalicky (adaptation) et Olivier Latyck (illustrations), Flammarion Jeunesse, 2019.

Les contes célèbres du patrimoine adaptés pour les tout-petits ; deux titres pour l’instant : Le Loup et les sept Chevreaux et Le Petit Chaperon rouge,  mais d’autres suivront.

Des nouvelles de réseaux déjà présentés

Guerre 14-18

Capitaine Rosalie, Timothée de Fombelle, illustrations d’Isabelle Arsenault, Gallimard Jeunesse, 2018.

Alors que son père combat au front et que sa mère travaille comme ouvrière à l’usine, Rosalie, 5 ans et demi, passe ses journées au fond de la classe. Personne ne semble remarquer ce petit bout à la chevelure flamboyante qui s’est pourtant fixé une mission secrète extrêmement importante, d’où le titre. Chaque jour, sa mère lui lit les lettres de son père qui n’est rentré que trois fois depuis le début de la guerre. Nous sommes fin 1917 et Rosalie sent que quelque chose lui échappe, surtout depuis que sa mère a reçu une enveloppe bleue, d’où sa détermination à mener sa mission à bien. En février, Rosalie sait enfin lire : elle découvre alors brutalement la réalité de la guerre et les souffrances endurées par les soldats. Il lui faudra ruser et compter sur son « lieutenant » Edgar, le cancre de la classe, pour mettre enfin la main sur le courrier que sa mère n’a pas eu la force de lui lire : son père est « mort en héros au combat ». Ce petit album de 64 pages, au format presque carré, met en scène une petite fille courageuse et déterminée, bien décidée à affronter la vérité. Les adultes bienveillants tel le maitre ou protecteurs telle sa mère ignorent la force de caractère et l’opiniâtreté de Rosalie qui mène un combat à sa façon : déchiffrer les mots lui permet de grandir ; sa mère lui offre la médaille décernée à son père, récompense symbolique pour un double apprentissage, celui de la lecture et celui de la perte d’un être cher. Les illustrations très sobres, d’une grande délicatesse, dans les tons orangés, sépia, bleus et noirs, servent magnifiquement cette histoire simple et émouvante.

Cinéma, télévision, théâtre

Broadway Limited, Tome 1. Un diner avec Cary Grant ; Tome 2. Un shim sham avec Fred Astaire, Malika Ferdjouk, École des Loisirs, 2015 et 2018.

Je m’étais dit que j’attendrais la sortie du tome 2 afin de présenter les deux ouvrages dans la foulée. Mal m’en a pris puisqu’il a fallu attendre trois ans avant la sortie de ce deuxième tome, sachant qu’un troisième est annoncé… La parution en poche du premier est concomitante avec celle du deuxième auquel j’avais fini par ne plus croire ! Mais ne boudons pas notre plaisir, la lecture de cette suite est aussi passionnante et addictive que la précédente.
Ces deux opus sont tellement denses et foisonnants que je n’aurai pas la prétention d’en rendre compte de façon exhaustive, juste donner quelques éléments qui vous inciteront à les lire toutes affaires cessantes. Jocelyn Brouillard débarque à New York pour y étudier la musique. Du haut de ses 16 ans et demi, ce Parisien qui a connu la guerre (nous sommes en 1948 puis en 1949) vient, comme tant d’autres, tenter sa chance dans les milieux artistiques. Contre toute attente, il réussit à être logé chez les sœurs Merle, propriétaires de la pension « Giboulées », établissement respectable n’accueillant que des jeunes filles. C’est le début d’une saga comme seule Malika Ferdjouk est capable d’en écrire : cette faveur accordée au jeune homme par Artemisia, surnommée « Le Dragon », n’est pas qu’un artifice de scénario, me semble-t-il ; elle correspond au contraire à toute l’atmosphère décrite ainsi qu’à la psychologie complexe des personnages, jeunes et moins jeunes, telle qu’elle se révèle petit à petit. La pension héberge tout un aréopage de jeunes filles venues comme lui se frotter à l’univers du spectacle et de la scène. En attendant de connaitre la gloire, chacune se débrouille et vit, comme lui d’ailleurs, de petits boulots, entre deux auditions, car personne ne roule sur l’or, loin de là, alors que tout coute cher. Jocelyn, ulcéré que sa propre sœur Rosemonde ait choisi d’entrer dans les ordres, fait, lui, la connaissance de six pétulantes jeunes filles rêvant de devenir danseuse, chanteuse ou comédienne, ainsi que celle de Dido, une jeune voisine, vivant avec son père, qui ne le laisse pas indifférent. Ces jeunes femmes charmantes, pleines de vie, cachent pourtant chacune un secret que seul le lecteur finira par partager. Nous suivons avec plaisir, émotion ou effroi chacune d’entre elles dans son parcours de combattante, que ce soit sur le plan professionnel ou sentimental, le tout ancré dans un contexte extrêmement bien décrit, qu’il s’agisse du monde du spectacle, son côté paillettes ou ses chaussetrappes, de la réalité sociale, du racisme vis-à-vis des Noirs, des différences de classes, ou de l’arrière-plan politique, le maccarthysme et la chasse aux sorcières empoisonnant l’Amérique à cette époque. Et cela fait toute la différence ! Truffés de références, débordant d’humour, ces romans ne sombrent pas dans le didactisme pour autant : ils nous charment, nous envoutent, on y croise les artistes de l’époque, qu’ils soient déjà célèbres comme Fred Astaire ou Marlon Brando ou encore inconnus comme Allen Könisberg (le futur Woody Allen) et Miss Kelly (Grace de son prénom), quand ils ne sont pas ostracisés, telle Billie Holiday… Deux opus foisonnants, extrêmement bien documentés, restituant avec justesse une époque fascinante malgré ses aspects sombres et mettant en scène des personnages très attachants dont on s’impatiente de connaitre la destinée.

Exils et migrations

Massamba, le marchand de tours Eiffel, Béatrice Fontanel et Alexandra Huard, Gallimard Jeunesse, 2018.

Publié en partenariat avec Amnesty International, cet album, accessible dès l’âge de cinq-six ans, raconte très simplement le dangereux voyage de Massamba de l’Afrique noire jusqu’en France : traversée de la Méditerranée sur une embarcation de fortune, naufrage, rétention de plusieurs mois au sein d’un camp de réfugiés en Espagne, voyage clandestin en camion après avoir donné tout son argent aux passeurs. Logeant dans un foyer à Paris, le jeune homme survit en vendant des tours Eiffel miniatures, fabriquées en Chine, aux pieds de la vraie, prenant ses jambes à son cou dès que les policiers arrivent pour chasser tous les vendeurs à la sauvette. Le destin sourira à Massamba, car le courage et la détermination dont il fait preuve depuis le début de son périple l’amèneront à sauver une petite fille. Une écriture simple et engagée qui sensibilise les jeunes à la cause des réfugiés, bien servie par de magnifiques illustrations, sombres ou lumineuses selon le propos, mettant en valeur les qualités du personnage qui fait souvent appel aux esprits de ses ancêtres et ne désespère jamais. Une belle réussite.

Parutions au format poche de titres déjà évoqués (ou pas, d’ailleurs…), rééditions (nouvelles couvertures, illustrations, maquettes, etc.)

L’école des loisirs

Sauveur et fils, saison 1, Marie-Aude Murail, Médium Poche, 2018.

Sauveur Saint-Yves est un psychologue clinicien réputé d’Orléans. Inutile de préciser qu’avec un tel prénom, ce Martiniquais à la stature impressionnante s’est donné pour mission de venir en aide à tous les désespérés de sa ville, particulièrement aux ados en déshérence, qu’ils soient énurétiques, autodestructeurs, phobiques, dépressifs ou en recherche d’identité. Sauveur ne ménage ni son temps ni sa peine, bien que veuf élevant seul son fils Lazare, âgé de huit ans. Cependant, comme c’est toujours le cordonnier le plus mal chaussé, Sauveur s’avère incapable d’évoquer ses origines avec son fils, lui taisant ainsi de lourds secrets. Sans compter qu’il ne se rend même pas compte que l’enfant l’espionne, écoutant régulièrement une partie des confidences recueillies au sein du cabinet qui jouxte leur appartement ; pas plus qu’il ne se doute qu’il a confié son petit garçon aux bons soins d’une nounou raciste ! Les interventions malintentionnées de son beau-frère vont l’amener à prendre conscience de la nécessité de dire enfin la vérité à son fils.
Ce premier tome séduit d’emblée le lecteur qui n’aura de cesse de retrouver tous ces personnages attachants (la saison cinq est prévue pour septembre 2019). Les différents opus témoignent de la grande humanité toujours empreinte d’humour à laquelle l’auteure nous a habitués. Certes, les enfants ou adolescents dont le psy s’occupe vont mal et leurs parents sont souvent défaillants, mais Sauveur se démène auprès d’eux, outrepassant souvent son rôle, ce qui en fait un professionnel peu orthodoxe, voire « borderline », mais également un adulte généreux et émouvant, aux prises avec d’autres vies que la sienne, oubliant trop souvent qu’il est également père et amoureux. Le microcosme imaginé par la romancière reflète toutes les contradictions et la complexité de la société actuelle, dans laquelle des adultes dépassés et des enfants-éponges sont plongés : phobie scolaire, cyberharcèlement, addictions aux nouvelles technologies, terrorisme, perversions, dépressions, TOC, hyperactivité, familles recomposées, secrets de famille, etc. Le pire n’est jamais loin mais la résilience est de rigueur.

Gallimard Jeunesse

L’éditeur célèbre les 60 ans du Petit Nicolas par la parution simultanée de plusieurs titres.

Le Petit Nicolas : La bande dessinée originale. Scénario de Goscinny, dessins de Sempé. Folio Junior, 2019.

Les 28 planches, parues entre 1955 et 1956 dans le magazine belge Le Moustique, constituent la première collaboration des deux complices qui imaginent des scènes tendres et humoristiques, préludes aux histoires futures du Petit Nicolas.

Raoul Taburin, Sempé, Folio Junior, 2019.

Le très compétent marchand-réparateur de cycles de Saint-Céron a, jusqu’à présent, réussi à duper tout le monde, clients et meilleurs amis : il ne tient pas sur une bicyclette ! Mais quand le photographe Hervé Figougne lui demande de poser, le secret de Raoul risque d’être dévoilé… Beau roman graphique empreint de poésie et d’humour. Une adaptation cinématographique est sortie au cinéma le 17 avril 2019 et un enregistrement lu par François Morel est disponible dans la collection « Écoutez Lire ».

Mon père est un parrain, Gordon Korman, traduit de l’anglais par Catherine Gibert, Pôle fiction, 2018.

Dur d’être le fils d’un parrain de la mafia newyorkaise quand on est le seul à réprouver les activités du clan. Mais Vincent Luca n’est pas au bout de ses peines : voilà qu’il tombe amoureux de Kendra, fille d’un agent du FBI qui arrêterait bien son père… La suite s’intitule Embrouille à Hollywood : les deux tomes, très humoristiques et pleins de rebondissements, m’avaient bien plu à leur sortie en 2005 et 2006.

La brigade de l’ombre, tome 1 : La prochaine fois ce sera toi, Vincent Villeminot, Pôle Fiction, 2019.

Ce premier tome, qui augure sans doute d’une parution progressive de la série en poche, est présenté dans Actualités « Automne-hiver 2016 ».

PKJ

 La Sélection : tomes 1 et 2 (L’Élite), Kiera Cass, traduit de l’anglais (États-Unis) par M. Nasalik, Best Seller, 2019.

Après une troisième guerre mondiale, les États-Unis ont disparu au profit du royaume d’Illéa qui a mis en place un système de castes numérotées de 1 à 8. Afin de doter le royaume d’une reine, trente-cinq jeunes filles sont sélectionnées pour vivre au Palais sous le regard des caméras dans le but de « séduire » le prince Maxon. La narratrice, America Singer, une musicienne de la caste 5, rejoint la sélection à son corps défendant, poussée par Aspen, son amoureux, un 6, et sa famille à qui elle assure de ce fait une vie meilleure.

Cette dystopie, proche de nombreuses autres publiées ces dernières années, se centre davantage sur la romance que sur les problèmes politiques ; en outre, l’aspect téléréalité est minoré au profit des états d’âme de la narratrice, franche, généreuse et impulsive, dont le regard sur le prince change au fur et à mesure qu’elle apprend à le connaitre. Un roman qui se lit facilement, mais sans guère de profondeur.
La parution en poche du troisième tome, L’Élue, est prévue en septembre 2019. Deux autres romans, dont l’action est située vingt ans plus tard, ont également été publiés.

U4 : Koridwen, Yves Grevet ; Yannis, Florence Hinkel ; Jules, Carole Trébor ; Stéphane, Vincent Villeminot, Best Seller, 2019.

Quatre auteur·e·s jeunesse ont rédigé chacun·e de leur côté un tome pour cette série mettant en scène deux filles et deux garçons ayant survécu à un virus qui a décimé la presque totalité de l’humanité. Ils reçoivent un message les enjoignant de se rendre à Paris afin de remonter le temps pour empêcher la catastrophe… Bien que formant une seule et même histoire, chaque tome (dont la première publication date de 2015 chez Nathan-Syros) peut se lire de façon indépendante et dans n’importe quel ordre. En 2016 est paru un cinquième tome, Contagion, censé précéder l’action des autres et narrant, sous forme de nouvelles ou parfois de BD, la destinée de personnages présents ou non dans les tomes précédents, ainsi que quatre fanfictions.

 Syros

Les mots pour combattre le sexisme, Jessie Magana et Alexandre Messager, 2019.

Nouvelle édition actualisée de cet abécédaire très intéressant présenté dans le numéro 60 de Recherches (2014).