Les coups de cœur d’Élizabeth Vlieghe – Hiver 2019-2020

Au sommaire :

Coups de cœur documentaires

Je suis QUI ? Je suis QUOI ?, Jean-Michel Billioud, Sophie Nanteuil, Terkel Risberg, Zelda Zonk, Casterman, 2019.

Voici un documentaire qui devrait figurer en bonne place dans tous les CDI et médiathèques, car il aborde enfin pour les jeunes  les problématiques LGBT+ (Lesbiennes, Gays, Bisexuel·le·s, Trans ; le + signifiant, selon les associations, queers, allié·e·s, pansexuel·le·s, personnes intersexes, aromantiques, asexuel·le·s, agenres, tous ces termes étant par ailleurs définis au fur et à mesure puis repris dans un lexique final). Il s’agit de répondre le plus clairement et simplement possible à toutes les questions intimes que les adolescents se posent en matière d’identité, de genre, de sexualité, afin de les aider à comprendre qui ils sont vraiment et à le devenir, sans se mentir. Témoignages, FAQ, biographies sous forme de BD de personnages célèbres (de Sappho à Caitlyn Jenner en passant, entre autres, par Freddy Mercury ou Amélie Mauresmo), réfutation des idées reçues, cartes pointant l’état des droits LGBT+ dans le monde permettent de mettre des mots sur des faits, des ressentis, de dédramatiser les situations, de conforter une envie. Par ailleurs, même si le regard de la société a évolué, se faisant plus tolérant et ouvert, il n’en reste pas moins que la LGBTphobie persiste, voire augmente, d’où l’intérêt des pages évoquant les insultes, les agressions et la manière dont on peut réagir ou se faire aider (associations par régions, numéros et sites utiles).

On ne peut donc que saluer la parution de cet ouvrage à destination des adolescents, mais également de tous les adultes qui souhaitent les accompagner. Il aborde ces questions essentielles sans fard, avec bienveillance et humour, en affirmant bien fort que chacun est unique et qu’il n’y pas de honte à être soi. L’album Je suis Camille, ou les romans It et Celle dont j’ai toujours rêvé, présentés un peu plus loin, en sont l’illustration parfaite, même si le parcours est semé d’embuches. Je rappelle enfin la trilogie d’anticipation de C. Cueva, Les porteurs, qui soulevait également la question du choix d’un genre (cf. Coups de cœur printemps 2017, automne-Hiver 2017 et printemps-été 2018).

À ceux qui souhaiteraient constituer un réseau sur ces sujets, notamment par le biais de la fiction, je recommande vivement le supplément exhaustif de « La Mare aux mots », une mine !

Signalons enfin quelques films récents évoquant la transidentité, notamment Girl de Lukas Dhont (2018), Lola vers la mer de Laurent Micheli (2019), Indianara, documentaire d’Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa (2019) ou encore le personnage de Sam dans la série télévisée Mytho (2019).

Les Combattants : des femmes et des hommes qui ont voulu changer le monde, Jean Michel Billioud, illustrations de Nicolas André,  Casterman, 2019.

Parmi la multitude des personnes, issues du monde entier, ayant mené un combat pour une cause juste à leurs yeux, l’auteur a sélectionné 15 femmes et 15 hommes qui ont voulu un monde meilleur, une société plus équitable et durable. Le choix n’a pas dû être simple : il reflète une grande diversité d’origines, de parcours, de manières de lutter, dans un souci de mettre en valeur l’opiniâtreté de ces militants qui ont contribué à modifier l’ordre établi en bravant les interdits. Parfois très connus, tels Gandhi, Sœur Emmanuelle, Mandela ou Malala, parfois  moins, tels Franco Basaglia (psychiatre italien qui s’est battu pour la fermeture des hôpitaux psychiatriques) ou Leymah Gbowee (militante pacifiste libérienne), tous ces personnages sont présentés à travers un portrait, puis un moment clé de leur action sous forme de bande dessinée, avant que le devenir de leur cause ne soit évoqué. Un documentaire attrayant, mettant en valeur des causes essentielles, loin d’être gagnées pour bon nombre d’entre elles.

ÉCOLOGIE – 40 militants engagés pour la planète, Élisabeth Combres, illustrations de Véronique Joffre, BAM !, Gallimard Jeunesse, 2019.

Fidèle au principe de la collection (présentée dans Coups de cœur automne-Hiver 2017) qui consiste à brosser de façon claire et ludique le portrait de personnalités ayant marqué un domaine précis, cet ouvrage met en valeur de façon chronologique 40 personnalités engagées dans le combat pour la défense de la planète. De Thoreau à Greta Thunberg (dont le portrait stylisé illustre la couverture), quels que soient leur pays d’origine ou leur profession, ces femmes et ces hommes ont lutté, luttent encore pour le respect de notre environnement et ont contribué à éveiller les consciences. On retrouve par exemple Wangari Maathai, biologiste et femme politique  kényane surnommée « La mère des arbres » dont l’icône figure en 4e de couverture, ainsi que Paul Watson, « L’écolo pirate », tous deux déjà évoqués dans l’ouvrage précédent. Une première approche synthétique de l’écologie, à destination de tous.

À signaler également dans la même collection, ART – 40 grands peintres, Béatrice Fontanel, illustrations de Matteo Berton, 2019, dans lequel ne figurent que quatre peintres femmes !
On se consolera en lisant ensuite FEMMES – 40 combattantes pour l’égalité, Isabelle Motrot, illustrations de Véronique Joffre, 2018 où l’on retrouvera Olympe de Gouges, Simone Weil, Malala, Angela Davis ou Jane Godall, évoquées plus haut dans Les Combattants.

Histoires d’une nation, Françoise Davisse, Carl Aderhold, Cécile Jugla, illustrations d’Anne-Hélène Dubray, Nathan, 2019.

Édité en lien avec la série documentaire télévisée du même nom (disponible en DVD), cet album met en valeur la France en tant que terre d’immigration : 25 % de la population française a au moins un grand parent venu d’une autre contrée. Après une courte introduction, l’ouvrage est découpé en quatre périodes (1870-1927 ; 1927-1954 ; 1954-1975 ; 1975-2005) dont les caractéristiques sont évoquées sur une double page  et se termine par une chronologie de faits historiques ainsi qu’une bibliographie jeunesse qui permettront d’aller plus loin. On apprendra ainsi qu’en 1924, la France est le premier pays d’immigration au monde : en 1927 les députés adoptent une loi très libérale sur la nationalité et en une dizaine d’années, près d’un million d’immigrés deviendront français. En 1931, on comptait 3 millions d’étrangers, soit 7% de la population. Inutile de préciser que la situation a bien changé : en 1974, lors du premier choc pétrolier, les frontières se ferment et ne rouvriront jamais… Malgré quelques avancées (régularisation de 140 000 sans papiers en 1981 ou extension de la validité de la carte de séjour en 1984), les lois votées seront de plus en plus dures et restrictives. Cinquante personnes, dont les parents ou grands-parents viennent des quatre coins du monde, racontent leur histoire familiale sur la page de gauche ; la page de droite, agrémentée de couleurs vives et d’illustrations signifiantes, montre la photo de chaque personne et parfois celles extraites d’archives familiales, cite des paroles qui leur tiennent à cœur et propose un bref encart biographique. Qu’ils proviennent de personnes connues ou moins, tous ces témoignages racontent comment les histoires individuelles de gens d’origines très diverses s’inscrivent dans celle d’une nation métissée. Aurait évidemment toute sa place dans le réseau « Exils et migrations » (numéros 68 et 69 (2018) de Recherches).

Coups de cœur actualités

Le Si Petit Roi, Alice Brière-Haquet, illustrations de Julie Guillem, HongFei, 2019.

Il s’agit d’un album, qui rejoint ma sélection d’albums « coups de cœur », initiée dans le numéro 65 de Recherches (2016) et enrichie dans des chroniques ultérieures. Ce serait faire injure à cet ouvrage magnifique que d’en rendre compte par le biais d’un texte plus prosaïque et plus long que celui de l’auteure, si poétique, si concis qu’il en est réduit à sa substantifique moelle ! Au petit roi de la couverture, levant les yeux vers le ciel correspond, à la dernière page, l’image de sa fille : même position, même regard, au moment où, comme lui, si jeune et sans expérience, elle se doit de reprendre le flambeau. De nouveau, le cycle d’une vie s’achève, une leçon de sagesse vient d’être délivrée : face au temps qui passe, il faut vivre l’instant présent, car une vie entière ne suffit pas pour acquérir le savoir nécessaire afin de régner. Les images omniprésentes, aux coloris doux et délicats, illustrent et complètent efficacement ce conte philosophique qui séduira petits et grands.

Je suis Camille, Jean-Loup Felicioli, Syros, 2019.

Autre album sur un tout autre sujet, Je suis Camille, donne la parole à une fille née dans un corps de garçon. La narratrice vient d’arriver de Los Angeles avec sa famille. Par petites touches, elle fait allusion aux difficultés rencontrées dans son ancienne école, à l’amour dont ses parents et sa petite sœur Lila l’entourent, malgré sa différence. Pourtant Camille n’aspire qu’à vivre simplement comme elle se sent et surtout à rencontrer des ami·e·s. Cela semble être le cas : Zoé et elle se lient très vite, réunies par leur passion musicale. Une fois mise au courant du secret de Camille, Zoé ne la rejette pas et jure de garder le silence. Mais elle craque lorsqu’elle surprend Rémi, le garçon dont elle est amoureuse, en train d’embrasser Camille. Honteuse et blessée, cette dernière voit ressurgir ses pires cauchemars, dont elle envisage un instant de se délivrer… Le chemin qu’elle a choisi sera sans doute long et difficile (tout comme celui d’Amanda ou de Jo ci-dessous), mais l’amitié retrouvée, le soutien d’une famille aimante, de professionnels compétents et à l’écoute renforcent en elle la certitude qu’elle pourra se construire une vie riche et forte. L’auteur laisse habilement planer le doute sur ce qui préoccupe tant Camille, sa transidentité n’étant révélée qu’en milieu d’ouvrage, même si la 4e de couverture la dévoile sans ambigüité… Le grand format de cet album autorise de nombreuses illustrations pleine page aux couleurs chatoyantes mettant en scène Camille dans sa vie de tous les jours. Cette publication, ainsi que d’autres sur lesquelles je reviendrai prochainement et à l’instar du documentaire évoqué plus haut, prouve que ce sujet émerge peu à peu au sein de la littérature pour la jeunesse : on ne peut que s’en réjouir !

It, Catherine Grive, Scripto, Gallimard, 2019.

Depuis toujours, on dit de Joséphine qu’elle est un « garçon manqué », pourquoi pas une  « fille ratée » tant qu’on y est, puisque visiblement, elle n’est pas une « fille réussie » ?! Jo, que ses camarades ont surnommée « It » en référence au pronom neutre anglais, a préféré enfouir profondément ses doutes ; mais un évènement perturbant va déclencher un questionnement intense chez cette ado de 14 ans, passionnée de dessin, et elle s’avoue enfin qu’elle s’est toujours sentie garçon. Dès l’école primaire, on l’a exclue, puis carrément rejetée au collège, où elle n’a dû une pseudoamitié temporaire de la part de ses camarades qu’à la fourniture de cigarettes ! Ses parents semblent ignorer le problème et restent dans le déni, même quand l’entourage ou Jo abordent le sujet. Se croyant responsable de l’incendie qui a ravagé une partie de leur immeuble, Jo ressent une intense culpabilité dont il faut comprendre qu’elle est révélatrice de ses interrogations sur son identité. Obligée d’aller vivre chez des voisins, puis à l’hôtel, la famille est chamboulée, Jo perd ses repères et se demande alors qui  elle est vraiment : même si sa réflexion n’en est qu’à ses débuts à la fin du livre, un pas important est néanmoins franchi puisqu’elle informe ses camarades qu’elle est un garçon : elle parle désormais d’elle au masculin, indépendamment des décisions qu’il lui faudra peut-être prendre plus tard, en toute intimité et dans une solitude absolue… Un roman facile à lire dès le collège, abordant délicatement, sans didactisme ni langue de bois, le questionnement d’une ado mal dans son genre qui trouve la force de le dire à tout son entourage. L’auteure a déjà abordé le sujet en 2016 dans Je suis qui je suis publié dans la collection « Doado » aux éditions du Rouergue.

Celle dont j’ai toujours rêvé, Meredith Russo, traduit de l’américain par Noémie Saint Gal, PKJ, 2017.

Destiné aux plus âgés, ce roman donne la parole à Amanda Hardy, lycéenne américaine qui arrive en terminale dans un nouvel établissement. Elle vient de quitter sa mère avec laquelle elle vit seule depuis six ans pour rejoindre son père installé dans un autre état du Sud, afin d’échapper à de nouvelles persécutions. En effet, depuis son plus jeune âge, Andrew s’est toujours senti fille et n’a jamais vraiment cherché à le cacher. Ses camarades le moquent et le maltraitent, son père refuse d’admettre la réalité, cherchant à le rendre plus viril. Sa mère, bien que perturbée, se montre plus tolérante, jusqu’à la dispute de trop et à la séparation. Le long et douloureux parcours d’Andrew devenu Amanda suite à la prise d’hormones, à l’opération et à leurs conséquences est évoqué progressivement, par petites touches, sous forme de retours en arrière non chronologiques permettant au lecteur de mesurer le courage et l’opiniâtreté de la narratrice, et de comprendre pourquoi elle reste si méfiante alors qu’elle n’aspire qu’à vivre normalement avec ses ami·e·s. Amanda renoue tout doucement avec son père, bourru et maladroit mais aimant et conscient du tort que son intolérance lui a causé ; elle se lie d’amitié avec Layla, Chloé, Anna et Bee et devient populaire au lycée. Toujours sur ses gardes cependant, elle n’est pas prête à livrer son secret alors que sa relation amoureuse avec Grant évolue rapidement. De nouveaux évènements dramatiques lui feront prendre conscience qu’elle a le droit de vivre et d’exister telle qu’elle est et qu’elle mérite d’être aimée.

Rédigé par une auteure elle-même trans, comme évoqué en fin d’ouvrage, il s’agit d’un roman et non d’une autobiographie. L’histoire d’Amanda est celle d’un parcours possible : ses choix (opération, traitement, n’aimant que les garçons) et son apparence très féminine lui sont propres et ne sont en aucun cas généralisables ; en revanche le ressenti d’une identité différente de celle octroyée à la naissance et les épreuves traversées correspondent bien au vécu de nombreuses personnes transgenres. Maltraité·e·s moralement et physiquement en raison de l’intolérance des adultes et des jeunes, du poids de la religion, ces adolescent·e·s « différent·e·s », sombrent dans la détestation d’eux-mêmes, le désespoir et ne trouvent souvent d’issue que dans le suicide.

Mon Éden, Hélène Duvar, « Rester vivant », Le muscadier, 2019.

Comment survivre au suicide de sa jumelle, telle est la question qui hante Erwan, le narrateur âgé de 16 ans. Ils étaient extrêmement proches, pourtant il n’a rien vu venir… Le jeune homme rumine sa colère et sa détresse ; rongé de culpabilité, il cherche à comprendre les raisons d’un geste que lui-même est tenté de commettre et rejette en bloc ses parents, le psy ainsi que ses amis Lucas et Jérémy. Replié sur lui-même, Erwan hurle sa souffrance tout en ressassant le passé. La découverte du journal intime d’Éden lui permet cependant d’approcher l’intimité et les secrets de sa sœur. Ce journal inachevé, loin de livrer toutes les raisons du geste désespéré de sa jumelle, lui laisse néanmoins entrevoir les tourments éprouvés par la jeune fille : les sentiments amoureux non partagés, les humiliations, la déprime, l’isolement, les pseudoamis, l’impression de se détruire… Il faudra du temps à Erwan pour accepter l’amitié, voire l’amour, de Mylène, qui l’aidera à se reconstruire ; cinq ans plus tard, un ton plus serein témoigne du chemin parcouru, mais celui-ci est émaillé de ruptures : avec le lycée, avec la ville de sa jeunesse et même avec celle qui l’a tant soutenu. Il accepte de continuer à vivre même s’il n’est pas vraiment remis…

Rédigé par une enseignante connaissant bien les jeunes, ce roman sonne juste ; il aborde un sujet combien douloureux à travers les réactions exacerbées d’un adolescent qui, en perdant sa jumelle, a perdu une partie de lui-même. L’écriture suit au plus près l’évolution d’Erwan, de la boule de souffrance incapable de surmonter son deuil au jeune adulte capable d’envisager un avenir apaisé ; la narration à la première personne est entrecoupée par les lectures d’Erwan : le journal d’Éden ainsi que des extraits de sites qu’il consulte régulièrement, dédiés à la prévention du suicide ou aux jumeaux. La collection, destinée aux adolescents, accueille des romans ou des nouvelles dont les sujets, ancrés dans la réalité actuelle, devraient les attirer et les aider à réfléchir.

Sans foi ni loi, Marion Brunet, PKJ, 2019.

Lorsque Garrett Blake voit Abigail Stenson pour la première fois, il pense que c’est un homme, tellement elle a l’allure et l’attitude des pionniers de l’Ouest américain ; en fait elle vient, pour assurer l’avenir de sa petite fille Pearl, de braquer une banque et de tuer un homme ; c’est une hors-la-loi, qui sera pourchassée par le shérif et un chasseur de primes. Elle prend en otage l’adolescent de 16 ans et l’emmène vers le Wyoming. Fils d’un pasteur rigide et violent, qui élève seul et à la dure une famille nombreuse depuis la mort de sa femme, Garrett maltraité est défiguré, timide et peu sûr de lui ; il ignore, au moment de son enlèvement, que sa vie va radicalement changer grâce à cette jeune femme qui a érigé la liberté en valeur absolue, quitte à payer le prix fort. Rédigé à la première personne, entrecoupé de retours en arrière, le récit de Garrett est celui d’une initiation dans une atmosphère de western : nous sommes en 1920, Garrett partage la vie d’Ab au sein d’un bordel où officie, entre autres, Jenny, dont il tombe amoureux. La jeune danseuse, orpheline recueillie par Ab, a le même âge que lui et s’occupe de Pearl lorsque sa mère est en vadrouille. Il y fait l’apprentissage de l’amitié mais également de la misère, des bagarres violentes, de l’injustice, du racisme et découvre les différentes facettes de sa ravisseuse à laquelle  la société machiste de l’époque ne pardonnera pas de savoir manier une arme et de vivre comme un homme. Des chapitres courts, une écriture nerveuse, très visuelle, contribuent à rendre passionnant ce roman original brossant, à travers ses souvenirs, l’évolution de Garrett, mais également le portrait d’une femme hors norme, nouvelle Calamity Jane, que l’adolescent aime et admire. J’ai découvert ce livre avant qu’il ne reçoive la pépite d’or du salon de Montreuil, récompense amplement méritée à mes yeux. J’espère qu’il paraitra très rapidement en poche, ce qui facilitera sa diffusion dans les classes.

Nouveautés en matière d’édition et de collections

Présentée dans les coups de cœur printemps-été 2018, la collection Philophile ! dirigée par Claire Marin et illustrée par les dessins d’Alfred, continue son programme de parution. Citons, parmi les plus récents :  Qui suis-je pour de vrai ? de Philippe Cabestan, C’est pour ton bien ! Éduquer ou soumettre ? de Benjamin Delmotte ou Que nous apprend l’expérience ? de Carole Widmaier, Giboulées, Gallimard, 2019.

Des nouvelles de réseaux déjà présentés

Guerre 14-18

Guerriers de l’enfer, J. Patrick Lewis, illustrations de Gary Kelley, traduit de l’anglais par Fenn Troller, Les éditions des Éléphants, 2019.

Le sous-titre « Ils sont venus de Harlem se battre à nos côtés » évoque les 350 000 soldats noirs américains venus combattre en France à compter d’avril 1917. Cet album rend hommage à l’une de ces unités, mobilisée sous le nom de 15e régiment de la Garde nationale de New York et rebaptisée 369e régiment d’infanterie américaine. Réputés pour leur ténacité, ces hommes braves et courageux seront surnommés « Les Harlem Hellfighters » (guerriers de l’enfer venus de Harlem) par les Allemands. Sur 2000 engagés, seuls 500 reviendront. Qui étaient-ils ? Les laissés-pour-compte de l’Amérique blanche bien-pensante, répondant avec enthousiasme à l’appel du charismatique chef d’orchestre James « Big Jim » Reese Europe. Non contents de se battre, ils allaient faire connaitre le jazz aux Européens et aider leurs compatriotes à tenir le coup.

Rédigé dans une langue claire et poétique, illustré à la mine de plomb et crayons de couleur, cet ouvrage émouvant se situe à mi-chemin entre l’album et la bande dessinée, car les vignettes de différentes tailles ne comportent aucun texte : celui-ci figure dans des encarts, dont certains comportent un titre et une date marquante. Évoquant  la contradiction d’un pays qui envoie des hommes courageux défendre l’Europe pendant que leurs frères de couleur continuent d’être maltraités et exécutés chez eux, il intéressera les adolescents comme les adultes.

Anorexie

La peau de mon tambour, Marie Sellier, Roman, Editions Thierry Magnier, 2018.

Comment survivre au sein d’une famille dysfonctionnelle ? C’est le problème de Zoé, une adolescente confrontée à la folie de sa mère, à l’hystérie de Grandma, ainsi qu’à l’absentéisme de son père. Ainée d’une fratrie de quatre, elle subit  rebuffades et humiliations, voire les coups d’une mère ravagée et suicidaire, dont elle découvre qu’elle a déjà été internée durant une année à l’âge de vingt ans. Seule sa grand-mère paternelle, Bonny, lui apporte bonheur et réconfort. Mais Zoé est parvenue au point de rupture. Elle est de plus en plus consciente du désordre familial ambiant et ce qui l’aidait à tenir s’effrite ; les étés au bord de la mer chez Bonny et les retrouvailles avec son cousin Noé perdent leur saveur. Consciente que sa mère a souffert de l’attitude de sa propre mère, inconsolable depuis la mort prématurée de son fils Auguste, elle finit par se demander si c’est une fatalité liée à la lignée maternelle qui risque de l’atteindre à son tour. Revenue au lycée, elle se met à détester ses rondeurs et se fustige de se consoler en mangeant. Elle décide donc d’abandonner son corps, ne se nourrissant plus et se faisant vomir. Ses parents mettent un temps fou à se rendre compte qu’elle est devenue anorexique. Néanmoins, elle s’est liée d’amitié avec Klara, issue d’une famille saine et aimante, dont la mère, Romy, psychologue, réussit à gagner sa confiance. Les deux jeunes filles passent des vacances en Hollande auprès de Susan, la tante de Klara, une artiste pleine de vie malgré son handicap. D’un été à l’autre, Zoé sombre puis, résiliente, reprend le dessus. Elle comprend que sa mère, jamais désignée autrement que par « Elle » et son oncle Ludo ont pâti du deuil jamais fait de Grandma : ce sont des victimes.

La gravité des propos, même s’ils sont teintés de légèreté, voire d’humour, invite à réserver cet ouvrage aux lycéens ou aux plus murs des collégiens. Utilisant une langue soutenue, imagée, ce roman présente en outre la particularité d’être rédigé à la deuxième personne du singulier : j’ai d’abord pensé que la narratrice Zoé s’adressait à elle-même, essayant de prendre du recul et analysant, de façon juste et mature, les évènements vécus et les sentiments éprouvés ; même si cette hypothèse ne me parait pas exclue, elle est balayée par l’auteure qui, lors d’un entretien, indique que ce « tu » la désigne, elle, en tant que narratrice adulte, s’adressant à Zoé, ce qui met, dit-elle, « de la distance, un petit peu d’air », et j’ajouterai : permet d’admettre qu’une adolescente ait autant de clairvoyance vis-à-vis de son vécu ainsi que  les « mots pour le dire ». Dont acte !

Exils et migrations

Quelqu’un m’attend derrière la neige, Timothée de Fombelle, illustrations de Thomas Campi, Gallimard Jeunesse, 2019.

Du même format carré que Capitaine Rosalie (coups de cœur printemps-été 2019), ce nouvel opus de l’auteur, présenté par l’éditeur comme « un conte de Noël contemporain », fait se croiser trois personnages isolés durant la nuit de Noël. Gloria, une hirondelle, particulièrement robuste et chanceuse, puisqu’âgée de seize ans, vole à contrecourant vers le Nord au lieu de rester au chaud comme ses congénères. Il faut dire qu’à la différence des autres oiseaux migrateurs, Gloria se préoccupe de ce qu’il se passe sur terre, chez les humains, depuis qu’un petit Congolais manchot de 10 ans a pris soin d’elle durant une nuit de Noël : il lui a sauvé la vie et donné un nom. Gloria ne l’a jamais oublié… Cette même nuit, Freddy d’Angelo, chauffeur depuis 37 ans pour l’entreprise Gelati Pepino & Schultz, conduit son petit camion frigorifique jaune vers l’Angleterre. Mais la livraison est annulée : il lui faut regagner sa maison et passer le réveillon dans la solitude. Le passager imaginaire que Freddy s’invente souvent pour ne pas oublier qu’il sait parler pourrait finalement bien se trouver dans son camion… Gloria, quant à elle, vole vers son destin : l’hirondelle sera le trait d’union entre un jeune migrant (devinez lequel) tentant de passer en Angleterre et un chauffeur désabusé crevant de solitude. Un très beau récit, évoquant de façon poétique une réalité très contemporaine : le lecteur se prend à espérer que de tels miracles se produisent plus souvent et pas seulement durant la nuit de Noël. Chaque illustration, dans les tons ocres et bleutés, représente un petit tableau venant rehausser la signification symbolique de ce  conte engagé au sens où il nous parle de ce qu’il y a à sauver dans le monde d’aujourd’hui.

La Nouvelle, Cassandra O’Donnell, Flammarion Jeunesse, 2019.

Effervescence au collège de Plougalec : une nouvelle élève est arrivée ; elle se nomme Haya. Ses parents, Amin et  Sherine, sa petite sœur Nour et elle arrivent de Syrie après être passés par un camp en Grèce. Un collègue français, médecin et ami, leur a prêté sa résidence secondaire. Si Théo se montre un peu distant, il se range vite du côté de son copain Gabriel qui se lie très vite d’amitié avec la jeune fille. D’abord réservée et méfiante, Haya, encore très traumatisée par la guerre et leur fuite, s’ouvre peu à peu, faisant rapidement des progrès. Mais certains élèves, tels Lucas et Erwan, lui sont hostiles et la harcèlent. Elle en a vu d’autres, mais Gabriel tient absolument à la protéger ! Un petit roman émouvant, abordable dès la fin de l’école primaire, qui, sans s’appesantir sur la complexité de la situation syrienne, évoque cependant par petites touches le calvaire des réfugiés ayant fui leur pays et devant reconstruire une nouvelle vie. L’arrivée de cette famille étrangère dans le village suscite des réactions diverses et contradictoires ; elle sera l’occasion pour Gabriel et son grand frère Mathias, qui ne s’entendent pas, de découvrir le secret de leur grand-mère Esther, réfugiée iranienne dont le passé, profondément enfoui, ressurgit avec émotion.

Ailleurs meilleur, Sophie Adriansen, Nathan, 2019.

Envoyés au Burkina Faso auprès de leur grand-mère pour fuir la guerre civile, Alassane, 15 ans et son petit frère Alpha reviennent en Côte d’Ivoire à la mort de leur père. Mais la famille se retrouve sans ressources, car les terres à cultiver reviennent aux cinq enfants de la première épouse… Alors qu’Alpha et sa mère vont retourner au Burkina auprès de Mama, Alassane, rempli d’espoir, décide de partir pour la France avec la bénédiction et les recommandations de sa mère. Débute alors un parcours semé d’embuches qui le conduira jusqu’à Lorient. Évidemment, il lui faudra plusieurs mois et beaucoup de courage, de ténacité, d’audace et de chance pour effectuer ce long voyage (retracé sur une carte en fin d’ouvrage) de la corne de l’Afrique jusqu’à la Bretagne, durant lequel il sera confronté à de multiples dangers. Même si la France l’accueille en tant que mineur isolé étranger, pris en charge par le département, il n’est pas au bout des peines : il y a toujours des adultes prêts à les exploiter, lui et ses semblables, tel cet hôtelier pourtant payé pour les héberger et les nourrir ; quand ce ne sont pas les autorités qui les accusent de mentir sur leur âge : c’est le cas de son ami centrafricain Figaro, obligé de fuir Lorient pour se cacher à Nantes chez des Camerounais. Rédigé à la première personne, au présent, le texte, quasi documentaire, évite le pathos ; malgré des réalités parfois terribles (bébé noyé rejeté par la mer sur le rivage, migrants qu’on frappe quand ils franchissent le triple mur de barbelés à Melilla – Figaro a ainsi perdu 14 dents), le ton reste serein, voire empreint d’humour, notamment lorsque le narrateur cite des proverbes africains. Alassane reste toujours confiant et ne cherche qu’à apprendre, à s’intégrer. Il saisit toutes les mains qui se tendent, car heureusement il y en a ; décidé à devenir cuisinier, il entre en apprentissage auprès de Gwendal, patron d’une crêperie, et se forme au Centre de formation des apprentis. Sans jamais oublier sa famille ni ses origines, il se tourne résolument vers un avenir meilleur. L’auteure s’est inspirée du parcours de deux jeunes migrants rencontrés dans une librairie bretonne, soucieuse de donner à voir l’espoir immense qui les porte, le sien étant que les choses changent. En fin d’ouvrage, un dossier court mais précis délivre les informations essentielles pour comprendre les faits évoqués. Un livre abordable dès le collège, voire un peu plus tôt.

Quelques titres de films

 Nulle part en France, Yolande Moreau, 2016.

Documentaire pour Arte sur les jungles de Calais et Grande-Synthe. Simple et plein d’humanité.

Hope de Boris Lojkine, fiction, 2015.

Léonard (Camerounais) prend Hope (Nigériane) sous sa « protection ». Dans ce long chemin vers la « terre promise », les femmes sont les  plus exposées. Une réalité très dure dont l’amour n’est pas absent, jouée par des acteurs non professionnels dans leur propre rôle ; à réserver aux plus âgés.

Damien veut changer le monde, Xavier de Choudens, 2019

Surveillant dans une école, Damien décide de reconnaitre Bazhad afin que l’enfant et sa mère ne soient expulsés. Dès lors, il est confronté à une avalanche de demandes de reconnaissance en paternité d’enfants sans papiers ! Le délit de solidarité traité sur le mode de la comédie.

Parutions au format poche de titres déjà évoqués (ou pas, d’ailleurs…), rééditions (nouvelles couvertures, illustrations, maquettes, etc.)

Gallimard Jeunesse

Les Petites Reines, Clémentine Beauvais, coll. Pôle Fiction, 2019.

Mireille, Hakima et Astrid sont élues « Boudins » au collège de Bourg-en-Bresse. Si Mireille, habituée du prix s’en moque, ses copines, elles, le vivent mal. Elle leur propose donc d’aller jusque Paris à bicyclette en vendant du… boudin ! Commence alors une odyssée cocasse, pleine de rebondissements, car les médias s’en mêlent. Les filles, accompagnées du grand frère de Hakima, en chaise roulante, font le buzz. Un roman humoristique et féministe qui m’a bien fait rire lors de sa sortie (Sarbacane, 2015). Il vient également d’être publié chez J’ai lu (2019).

Sinon, je signale chez cet éditeur la parution de nombreux ouvrages en lien avec le film d’animation La Fameuse Invasion des ours en Sicile, Lorenzo Mattotti, 2019.

PKJ

À la place du cœur, Arnaud Cathrine, 2020. (Lafont 2016)

Présenté dans le numéro 66 (2017) de Recherches (réseau Terrorisme).

#Bleue, Florence Hinckel, 2020. (Syros 2015)

Qui n’a rêvé d’un monde où la douleur physique ou morale n’existerait plus ? Nous y sommes grâce à la Cellule d’Éradication de la Douleur Émotionnelle (CEDE), ce qui conduit Silas à y recourir lorsque sa petite amie Astrid meurt renversée par un camion : un point bleu figure à présent sur son poignet, sachant que certains adultes en possèdent plusieurs. Cette société, où il est mal vu de ne pas être connecté en permanence, a érigé le bonheur en valeur absolue. On pense au Passeur de Loïs Lowry. Mais la résistance s’organise… Ouvrage destiné aux collégiens, qui pourrait intégrer un réseau Dystopies/contrutopies, au côté de ceux présentés dans le numéro 38 (2003) de Recherches (réseau Totalitarisme).

Marquer les ombres, tomes 1 et 2, Véronica Roth, traduit de l’américain par Anne Delcourt, coll. Best Seller, 2020. (Nathan 2017 et 2018).

Au sein d’une fédération de neuf planètes, deux personnages que tout oppose, Akos le pacifique et Cyra sœur d’un tyran, vont devoir choisir de  se combattre ou de  s’unir pour survivre. Par l’auteure de la série Divergente (cf. coups de cœur printemps-été 2017).

 Flammarion

Dix façons d’assassiner notre planète, collectif, 2019.

Préalablement publié dans la collection « Tribal » en 2007, ce titre se passe de commentaire : dix nouvelles mariant écologie et science-fiction, concoctées par des spécialistes du genre, présentées par Alain Grousset.

Milan

Cette fille, c’était mon frère, Julie Anne Peters, coll. Macadam, 2016.

Réédition de l’ouvrage précurseur intitulé La Face cachée de Luna, paru chez le même éditeur, dans la même collection en 2005 et  présenté dans le numéro 56 (2012) de Recherches. Signe des temps (cf. les ouvrages présentés plus haut), le changement de titre marque la volonté d’ « annoncer la couleur » !